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C'est
une arme à double tranchant. Instrument militaire, le Laser Mégajoule
(LMJ), en construction près de Bordeaux, constitue la clé de voûte du
programme français de simulation nucléaire. Officiellement, il sert à
garantir la fiabilité et la sécurité des armes thermonucléaires après
l'arrêt des essais décidé en 1996. Mais le LMJ, qui sera en 2010 l'un
des deux lasers les plus énergétiques au monde, avec le NIF (National
Ignition Facility) aux Etats-Unis, pourrait également se révéler un merveilleux
outil pour la recherche civile, en particulier en astrophysique. De par
son gigantisme, en effet, il donnera accès à des états de la matière jusqu'alors
inexplorés. D'une certaine manière, il permettra à l'homme de décrocher
les étoiles.

L'engin
est colossal : 240 faisceaux de lumière cohérente concentrés sur
une cible de taille centimétrique contenant du deutérium et du tritium
soumis à une énergie totale de 1,8 million de joules déversée en un temps
très court, de l'ordre du milliardième de seconde. Une puissance jamais
atteinte, nécessaire pour déclencher la fusion thermonucléaire des atomes
et approcher ce qui se passe lors de l'explosion d'une bombe atomique.
Une puissance tellement élevée qu'elle commence à faire rêver certains
chercheurs.
Il faut dire que, sous l'effet du rayonnement, la pression dans la cible
atteint 800 à 1 000 millions de fois la pression atmosphérique et la température
grimpe à plusieurs centaines de millions de degrés. Dans ces conditions,
le gaz devient plasma.
Une sorte de magma d'électrons libres et de noyaux d'atomes. Un état de
la matière du même type que celui que l'on observe dans les étoiles. « Les
plasmas produits par le LMJ balaient l'ensemble des propriétés des plasmas
que l'on trouve dans le Soleil, du centre jusqu'à la surface », souligne
Jean-Pierre Chièze, astrophysicien au Commissariat à l'énergie atomique
(CEA).
Dès lors, dans ce domaine encore vierge, les astrophysiciens vont pouvoir
recueillir quantité de données fondamentales qui leur permettront de mieux
comprendre, par transposition d'échelle, les propriétés des plasmas de
très hautes densité et températures. Les applications sont multiples :
mesure des « opacités », qui déterminent le temps de vie et
la structure des étoiles ; ondes de choc lors d'explosions d'étoiles ;
équations d'état, qui donnent la pression d'un plasma en fonction de sa
densité et de sa température.
Sans compter d'imprévisibles découvertes.
A l'échelle de l'univers, certes, les conquêtes du Laser Mégajoule peuvent
sembler bien ridicules. Jean-Pierre Chièze glisse dans un sourire :
« Ces conditions thermodynamiques [températures, densité], qui paraissent
extrêmes, sont d'une banalité effrayante pour la nature. N'importe quelle
étoile fait mieux... » L'avancée reste néanmoins de taille. Jusqu'à
maintenant, l'astrophysique relève de la science théorique. Seule l'observation
permet de confirmer ou d'infirmer les hypothèses échafaudées.
Avec le LMJ, capable de reproduire un furtif mini-soleil, les chercheurs
vont obtenir des données en laboratoire au lieu de se contenter d'observer
des phénomènes qui se déroulent à des années-lumière de la Terre. Pour
la première fois, ils pourront interagir, faire directement des expériences
et des mesures sur des objets inaccessibles comme les supernovae (étoiles
qui explosent) ou le gaz interstellaire.
Une « nouvelle physique » va naître, pronostique André Ducasse,
directeur de l'Institut d'optique d'Orsay. Une « révolution »
qui devrait prendre plus d'une dizaine d'années.
© Le Point - 17/03/2000 - N°1435 -
Laser Sciences - Page 042
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